Au couvent des dominicains, accompagner les aînés

«Le dernier des quatre frères de sa génération que comptait notre couvent de Nice, il s’en est allé, frère Eugène. Sans attendre de souffler les bougies de ses cent ans! De nouveau ces jours-ci, il lui prenait d’ailleurs l’envie de s’aventurer bravement dans les couloirs, hors de sa cellule. C’est qu’il était épris de liberté, notre Eugène!», partageait le frère Jean-Marie Zanga lors des obsèques du frère Eugène Colin. Celui-ci s’est éteint, vendredi 13 décembre 2024, au couvent de la rue Saint-François-de-Paule où il résidait depuis une quinzaine d’années. Entretien avec les frères Jean-Marie Zanga, prieur des dominicains de Nice, et Manuel-Marie Latige, sous-prieur (complément au dossier sur les prêtres aînés du magazine Église des Alpes-Maritimes n°131 et 132/avril et mai 2025).
Lorsqu’on entre dans une communauté religieuse, a-t-on conscience que l’on va être frère jusqu’au bout, et, si possible, jusqu’au bout entouré d’autres frères?
Frère Manuel-Marie: «Avant que je rentre dans l’ordre, j’avais pu assister à l’enterrement d’un frère. J’étais alors “regardant”, en stage à Toulouse, et à l’office je m’asseyais non loin de lui. Donc on se connaissait, au moins du regard, jusqu’à ce qu’il finisse sa vie – il était atteint d’un cancer. Ce n’était pas un frère âgé, mais ce qui m’avait frappé, c’est que, dans la vie religieuse, tous les instants sont des instants religieux. Même la maladie, même l’accompagnement de fin de vie. Et c’est beau à voir. C’est aussi une passation de génération en génération. Quand je vois mes frères, je souhaite et je prie pour être fidèle comme eux, comme le frère Eugène. Nous avions 62 ans de différence! Est-ce que, dans 62 ans, je serai là dans une communauté? Sachant que, dans la vie dominicaine, nous nous déplaçons en changeant de couvent. Et on ne choisit pas ses frères: il nous faut agir de telle sorte à vivre dans une communauté reconstituée à chaque fois, une communauté fraternelle.»
Frère Jean-Marie: «Quand je suis entré dans l’ordre, je ne me suis jamais tellement projeté pour savoir si j’y serais très âgé. Mais je me souviens que les frères âgés étaient beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui dans la Province, où il y a eu beaucoup d’entrées depuis. Au noviciat à Toulouse, les frères âgés avaient toute leur place dans le couvent. Ça m’avait beaucoup frappé, sans que je m’interroge plus. C’était une donnée manifeste et ils faisaient partie de la vie. En tout cas, pour moi qui étais jeune, c’était important de voir tous ces frères et de pouvoir échanger avec eux.»
Comment s’organise la communauté lorsqu’elle compte en son sein des frères âgés?
Frère Manuel-Marie : «Cela demande une organisation, même dans les choses les plus simples comme le repas, pour permettre aux frères âgés de participer le plus possible aux éléments de la vie communautaire: la vie de prière, les repas, les temps fraternels, le chapitre – nos lieux de décision –, etc. Pour la messe, il fallait emmener en fauteuil le frère Eugène, et même le frère Laurent qui, jusqu’au bout, détestait se déplacer tout seul (frère Laurent Bethoux décédé en septembre 2023 à quelques jours de son 97e anniversaire, après avoir fêté durant l’été le jubilé de ses 70 ans d’ordination presbytérale, ndlr). Ça nous demandait d’anticiper ces déplacements, un effort d’intégration, d’adaptation.
La difficulté, avec le frère Laurent, cela a été la vue qui diminuait; et avec le frère Eugène, la surdité. Avec lui, ça me demandait de la patience pour dialoguer, discuter, prendre des décisions. Il n’avait plus trop la notion de l’heure, donc il fallait le prévenir à l’avance pour qu’il s’habille. Mais l’un des avantages, ici à Nice, c’est que nous sommes plusieurs frères. C’est une grande grâce, les charges peuvent être réparties.»
Frère Jean-Marie: «Mais, même en étant en communauté religieuse et en faisant tout pour que les frères y restent le plus longtemps – si possible jusqu’à la fin de leur vie –, il n’y a pas de recette. Déjà, il y a ce que le frère prenant de l’âge peut souhaiter. Un frère peut très bien souhaiter ne pas rester en communauté mais aller, par exemple, dans une maison de retraite – pensant que, de cette façon-là, il sera plus libre et qu’il ne pèsera pas sur les autres frères, par ailleurs très occupés par définition. Ainsi, un frère avait fait le choix, voyant qu’il devenait handicapé, d’aller chez les Petites Sœurs des Pauvres (qui gèrent à Nice l’EHPAD Ma Maison, ndlr). Et il revenait régulièrement prendre un repas, passer du temps au couvent, on allait lui rendre visite…
Pour les derniers frères qui sont décédés ici, on n’avait pas de plan préétabli. Ils sont restés parce qu’ils en manifestaient le désir et que nous, les “valides”, on a fait en sorte de nous organiser pour cela et pour leur donner toute leur place, au maximum. Ce qui s’est produit plusieurs fois, c’est qu’il y a eu un cap que les frères en question ont franchi de façon très soudaine – à la suite d’une chute par exemple –, celui de ne plus pouvoir s’assumer de la façon autonome qui était la leur. Là, il a fallu faire des choix. Pour le frère Eugène, on a été amené à nous interroger sur ce qu’on allait pouvoir continuer jusqu’au bout ou pas: est-ce que, pour lui-même, cela devenait suffisamment confortable de rester sur place plutôt que d’aller dans une structure conçue pour le grand âge ou le handicap? Il fallait qu’on soit clairs entre nous avant d’aller parler à ce frère dont la conscience s’était bien altérée.»
Selon l’état physique des frères âgés – ça peut l’être pour des frères plus jeunes –, est-ce que cela nécessite des aides extérieures, infirmiers, kinés…?
Frère Jean-Marie: «Oui, il y a toujours eu – déjà pour le frère Martin qui est mort à 99 ans en février 2020 – des infirmiers à qui on a fait appel, parce qu’on ne pouvait pas assumer, notamment, toute une part de soins et d’accompagnement quasi médical. Donc des infirmiers avec lesquels il y a eu une excellente relation, sur qui on pouvait compter et qui pouvait aussi compter sur nous d’ailleurs. On a fait aussi ponctuellement appel, pour l’un ou l’autre frère, à une auxiliaire de vie qui qui passait tous les deux jours, pendant 2h, pour échanger avec le frère et pour l’entretien de la chambre. Ce qui est très précieux.»
Frère Manuel-Marie: «Ici, nous avons une chambre semi-médicalisée. Mais dans le cas du frère Eugène, on s’est dit que le changer de chambre risquait de le perturber davantage, qu’il valait mieux le laisser dans sa chambre, dans son univers – parce qu’il était très organisé, il y avait ses repères –, donc on a fait venir un lit médicalisé. Alors que le frère Laurent a préféré la chambre médicalisée, notamment parce que son bureau était à côté, son univers n’était pas perturbé.»
Frère Jean-Marie: «Le frère Laurent a fait une chute qui a entraîné sa perte d’autonomie. Mais il n’avait pas non plus le même tempérament que le frère Eugène. Il était, disons, un peu fantasque, mais en même temps assez cadré. Un jour, on lui a dit: “Voilà, c’est à prendre ou à laisser”. Il fallait parler clairement avec lui. Avec le frère Eugène, on ne pouvait pas tenir ce langage-là. Le frère Martin, lui, s’adaptait à tout. Il était charmant et facile avec tout le monde. Quand lui-même s’est rendu compte qu’il perdait en autonomie, il a dit: “Écoutez, mon grand désir c’est de mourir au couvent, vous faites comme vous pouvez mais mon grand désir c’est celui-là”. Et on le savait depuis toujours. Mais il a beaucoup facilité la prise en charge parce qu’il se prêtait vraiment très bien à tout ce qu’on pouvait lui demander. Et, en communauté, il est resté comme on l’avait toujours connu: jovial, s’intéressant à tout le monde, à tous les frères.»
Ces aînés dans la foi, qu’ont-ils pu vous apporter, personnellement et communautairement, dans la dernière étape de leur vie?
Frère Manuel-Marie: «Avec le père Laurent, en ce qui me concerne, c’étaient davantage les discussions, parce qu’il était assez friand d’anecdotes sur sa propre famille, sur ses différents ministères, etc. Il écoutait énormément la télé et on discutait aussi de certaines actualités qu’il ne comprenait pas toujours, comme il ne voyait pas. Pour le frère Eugène, ce qui m’avait frappé, c’est le maintien de la vie de prière… à sa manière. À la fin, il perdait parfois les repères temporels; chaque fois qu’il se réveillait, il avait l’impression que la journée démarrait, que c’était un nouveau jour. Donc il pouvait réciter les Laudes ou le chapelet plusieurs fois.
Jusqu’au bout, tous deux ont gardé certains réflexes de leur vie religieuse, aussi bien l’accueil d’un frère que la vie de prière. Quant à la vie commune, il y avait ce désir, ce soin de venir au réfectoire, de prendre le temps du déjeuner ensemble – même si, à cause du bruit, pour le frère Eugène l’ambiance était insupportable.»
Frère Jean-Marie: «Ce qui m’a vraiment frappé par rapport à ces fameux passages, et en général à la vieillesse ou au handicap lorsqu’il arrive, c’est que ces frères, qui tous avaient une très forte personnalité, ont été capables d’une certaine remise en cause; d’accueillir, comme ils le pouvaient, ce qui leur était peut-être le plus étranger. Le père Bethoux, c’est un homme qui avait été toute sa vie très volontaire, qui avait mené les autres en quelque sorte. Et, du jour au lendemain, il a été amené à ce qu’on s’occupe de lui, d’une certaine façon, ce qui n’était vraiment pas dans sa tournure d’esprit. Peut-être que, à travers cette conversion qu’il a dû faire, c’est un homme qui s’est beaucoup adouci: il a été capable de dire merci, pour tout ce qu’il avait été amené à accepter de notre part et qui n’était pas toujours facile.
Pour le frère Eugène, c’est pareil. Je pense que, jusqu’au bout, il a voulu faire par lui-même. Et, en même temps, il se rendait compte que ce n’était pas possible. Mais, au bout du compte, je pense qu’il a fait tout un chemin intérieur, d’accueil de ce qui lui était demandé et à quoi il n’était pas spontanément porté non plus. Ce qui a aussi été très important, c’est que ces frères étaient notre mémoire, des témoins précieux. Ils ont duré comme dominicains, comme prêtres, ce n’est pas rien. Parce qu’ils sont passés par des phases très diverses, ils ont traversé l’histoire de l’Église.
C’est quand même très impressionnant de pouvoir se dire qu’ils ont duré dans l’ordre. Ils avaient tous plus de 60 ans de profession, 70 ans même. Ils ont toujours été là, avec les hauts et les bas qu’ils ont traversés, les déceptions sans doute qu’ils ont eues aussi, les joies… Ils ont persévéré. Je trouve cela très parlant. Ils ne se prenaient pas du tout pour des saints ni pour des gens exceptionnels. Ils ont tenu bon. Aujourd’hui, une page de notre histoire n’est plus présente, de l’histoire de la Province, de l’ordre en général, et de l’Église.»
(Le quatrième frère de la génération des frères Eugène, Laurent et Martin avait fait l’option d’aller chez les Petites Sœurs des Pauvres, ndlr)
«On vit de plus en plus longtemps, donc les frères aussi, probablement, vivront, en tout cas pour un certain nombre, jusqu’à un âge avancé. Peut-être que, tout en ayant beaucoup moins d’apostolats, ils seront en mesure de continuer à vivre dans les lieux et puis aussi à rendre des services. Ce n’est pas parce qu’un frère est âgé qu’on n’a pas à le solliciter, bien au contraire. Que ce soit pour de petites ou de grandes choses. Le frère Richard, aujourd’hui, on peut lui demander à peu près tout ce qui peut se présenter; s’il est libre, il le fait.
Mais un frère âgé qui n’aurait plus d’apostolat, il peut aussi avoir une très belle présence en communauté et être un élément de stabilité que d’autres n’ont pas. Ça peut être tout à fait heureux et porteur aussi. Moi je crois que tous ces frères âgés, finalement, ils nous ont, les uns et les autres, aussi portés: par leurs prières, par leurs petites attentions. Le frère Eugène n’était pas spécialement expansif et pas trop porté sur les compliments de façon générale. Pourtant il lui arrivait, parce qu’il avait, je pense, un grand cœur – mais il ne le montrait pas trop – de glisser des paroles très belles de temps à autre. C’était très évangélique.»
Propos recueillis par Denis Jaubert
Mercredi 5 mars 2025

Frère Jean-Marie Zanga: «En juin dernier, frère Eugène fêtait son anniversaire (99 ans, ndlr) en présence des novices de la Province. Il était de joyeuse humeur, détendu. Et, en communauté, nous caressions le projet de rééditer prochainement ce rendez-vous. Cela ne sera pas, bien sûr. Toujours est-il que, de notre vieux et même très vieux frère, nous retiendrons l’encouragement, selon le mot de saint Paul dans sa Lettre aux Philippiens, à “tenir bon”, et d’abord dans la foi, quoi qu’il arrive, jusqu’au jour où le Christ “transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux”.» (photo©Dominicains de Nice).

